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Camille L.
25 juin 2026
Textes d'ateliers

Au fond de nous-mêmes Nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame Nous désirons tous que demain soit la veille d'un nouveau jour Que demain voit la fin de cette nuit noire Que vienne le jour d'après Nous voulons tous connaître ce qui doit arriver Depuis quand avons-nous commencé à attendre ? ...

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25 June 2026
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Un scintillement d’oiseaux ouvre l’espace du matin profondeur sidérante du piaillement têtu des étoiles sonores cheminement sans fin riante aventure dans la masse  des cris tourbillonnants promené par les pointes élancées des aigus  s'enfoncer et se perdre en galaxies fuyantes repérage d’un son aussitôt emmêlé dans la prolixité  d’une énergie joyeuse s’enfoncer jusqu'au cou dans un pétillement bouche bée, souriante se noyer, emporté dans la course vivante des chants de la forêt.
06 March 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 March 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
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Dramatique

Dramatique Atelier Incipit

« Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame »

Elle parcourt l'amphi du regard. Elle poursuit.

Nous pourrions ainsi nous référer à Sartre qui affirme que « L'homme n'est rien d'autre que son projet, il n'existe que dans la mesure où il se réalise, il n'est donc rien d'autre que l'ensemble de ses actes, rien d'autre que sa vie. »

Elle l'observe. Elle n'avait jamais remarqué cette petite cicatrice sur sa joue droite.

Son regard vif, ses yeux verts, oui.

13H42.

Le bus 86 est en retard. Sur le panneau, il est affiché un passage à 13h30. L'homme porte un sac de cuir de style besace, la sangle est croisée sur son épaule.

Elle a une voix chaude, ronde, elle sait qu'elle a toujours pu s'appuyer dessus pour accaparer son auditoire.

Ainsi, nous pourrions dire qu'en mettant en exergue la liberté propre de l'individu, Sartre vient nous placer au centre de notre existence donc du drame qui la soutient.

Il s'est rasé, oui, c'est cela, elle vient de le remarquer, c'est pour cela qu'elle n'avait pas vu sa cicatrice auparavant, à cause de cette légère barbe qui essayait de le vieillir un peu.

Sur la petite scène, la jeune femme blonde panique. Elle ne sait plus son texte. Bien sûr. Comme avant chaque répétition. Souffle bloqué. Je ne sais plus mon texte. Respire, lui dit son partenaire. Elle respire à fond. Souffler lentement.

La voix porte dans l'amphi.

Ainsi, pour pouvoir exprimer cette liberté, il nous faut nous confronter non pas à l'inéluctable, ce qui reviendrait à subir une forme de destin mais au contraire affronter l'incertain, voire le provoquer.

L'étudiant à la fine cicatrice la fixe. Il est attentif. N'est-ce que cela ? Depuis ces dernières semaines, il la sollicite souvent pour des rendez-vous. Pour préparer sa thèse.

Elle apprécie ces rencontres.

Était-ce une bonne idée de prendre le bus ? Il risquait évidemment d'être en retard, c'était pourtant le moyen le plus banal donc le plus sûr. Il tenait sa main sur la besace.

Elle regarde les étudiants. À son âge, c'était ridicule. Tellement vu et revu. Dans n'importe quelle dramatique télé, on avait ce genre d'histoire ou dans les films d'auteur français. Bien que, l'enseignant d'âge mûr soit généralement un homme.

Elle poursuit : Ainsi, le drame ne peut être que la seule possibilité de la réalisation de soi, celle qui nous permet d'échapper à notre conditionnement ou à notre aliénation.

La jeune fille blonde croyait à l'art, à la scène, à son succès futur, elle imaginait son nom sur les affiches. Elle respire à fond. Elle sent la lassitude de son partenaire de jeu. On reprend ? demande-t-il. Elle entend la voix de sa mère : Tu devrais poursuivre tes études d'abord.

La petite cicatrice semble dessiner un sourire. Le jeune étudiant a des lèvres fines. Il n'est pourtant pas particulièrement beau. Son intelligence. Oui. Mais autre chose tout de même. On ne nourrit pas ses désirs par l'intelligence. Le désir n'est-il que le préambule tragique de la réalité ? Elle ne doit pas se perdre. Il faut rester concentrée.

Il se place toujours au cinquième rang de l'amphi, juste à hauteur de son regard. Elle a envie de s'égarer.

Doit-il attendre encore ce bus. Doit-il partir à pied. Il piétine. Il ne peut plus téléphoner. On lui a dit qu'on ne pouvait pas prendre contact par téléphone. Il doit désormais décider par lui-même. Il part à pied. Il marche d'un pas régulier, rapide.

Le jeune homme aux yeux verts la regarde. Elle a cette voix chaude. Cette aura. Bien sûr, ses connaissances immenses, son autorité naturelle, mais c'est au-delà.

Comment expliquer ce trouble qu'il ressent, se demande-t-il ?

Comment expliquer ce trouble qu'elle ressent, se demande-t-elle ? Son appartement confortable, un mari, distrait mais présent, tellement, des enfants qui ont l'élégance de n'être pas trop proches. Rien de tragique. Le luxe modéré. Tout est si tranquillement heureux. Tellement confortable.

Elle poursuit :

Ainsi, la rupture de la logique de trajectoire, voire même la remise en cause absolue de ce concept de « projet » que l'on utilise à tout va, on parle de projet professionnel, projet de formation, projet de vie, pour enfin parvenir au drame fondamental pour non pas AVOIR un projet, mais ETRE son projet.

L'homme à la besace voit maintenant le bâtiment de l'université, les grands escaliers, les portes automatiques. Il a marché rapidement, il sent la sueur sous ses bras, dans son dos. Des jeunes gens sont assis sur les marches. Certains fument, d'autres boivent des cannettes de soda ou de bière. Il repère une jeune femme avec un foulard rouge qui regarde son smartphone et scrolle négligemment du bout de l'index. Il tient son sac.

La jeune actrice blonde se lève. Bon, allez, on y va. Elle remonte sur scène. On reprend à la scène 5 ? OK. Drame en trois actes. Théâtre suédois. On étouffe. On voudrait l'ouragan au travers de la fenêtre. Le drame doit se jouer. Tu comprends, dit le metteur en scène, ce n'est pas ce que tu joues qui est important, c'est ce que tu es jouée. Pour qu'il y ait vie, il faut le chaos. Il se passe la main dans les cheveux. Le partenaire patiente. Elle fait oui de la tête. Tu devrais finir tes études d'abord lui a dit sa mère.

Il faut se poser la question de savoir si la jouissance de l'équilibriste vient de sa maitrise du déplacement ou de l'immanente possibilité de sa chute.

La jeune femme au foulard rouge et au smartphone regarde négligemment l'homme à la besace la frôler ; il monte précipitamment les marches. Elle retourne sur son écran. Elle fait défiler des images de vêtements de seconde main sur un site écoresponsable. « Préserv'planète.com ». C'est autant pour préserver le monde que pour préserver son portemonnaie. Double détente.

L'homme à la besace fait face aux portes automatiques qui s'ouvrent devant lui. Il a le souffle court. Il pénètre dans le hall.

Le drame est donc avant tout un désir.

Elle prend le temps d'un court silence.

Et le désir est un drame.

Quelques sourires dans l'assistance.

Elle a rendez-vous avec lui après le cours. Il va lui demander d'être sa directrice de thèse sans doute. Doit-elle accepter ? Doit-elle lui dire ce qu'elle a envie de lui dire : « Bien sûr, mais il faut qu'on en parle plus avant. Nous pourrions déjeuner ensemble ». Elle se fait son film.

Elle poursuit en regardant tout l'amphi:

Le drame est le catalyseur de l'existence qui nous empêche de mourir vivant. Nous espérons le drame pour être vivant.

Elle se voit lui parler. Elle se voit observer sa cicatrice, lui sourire. Et lui, sourit-il ?

L'homme à la besace observe le hall. Sur les murs, des slogans sont peints en grosses lettres. L'avenir appartient à ceux qui se couchent tard.

No futur, no culture.

No passaran.

Et en plus petit, « Emma aime Matéo ».

Une affichette collée avec du scotch: « répétition théâtre étudiant : premier étage. »

Il repère le panneau « Foyer des étudiants ». Il s'y dirige.

La jeune femme blonde apprentie actrice maintenant se sent emportée. Elle n'est plus elle. Elle est Nora. Elle est l'héroïne du drame. Ce soir, elle dira à sa mère qu'elle ne finira pas ses études, elle lui dira qu'elle n'est pas comme elle, qu'elle est libre et qu'elle veut être artiste. Elle criera peut-être, elle claquera des portes peut-être, elle pleurera peut-être. Qu'importe. Elle dira les mots qu'il lui faut dire. Papa Freud, il est temps de tuer la mère.

La jeune fille au foulard rouge et smartphone a fait sa commande. Une petite veste de jean. Pas la ruine. L'heure sur le smartphone : 14h28. L'étudiante doit aller en TP. Elle soupire. Elle n'en a pas très envie. Elle se lève des marches du grand escalier et entre dans le hall de la fac.

La voix chaude et ronde.

Le drame est à notre portée. Il faut savoir s'en saisir.

Elle se sent bien sur cette estrade. Elle l'invitera à déjeuner.

Cette petite cicatrice. Les yeux verts.

La vie d'artiste.

5 euros la veste. C'est OK.

L'homme à la besace entre dans le foyer des étudiants, s'appuie contre le mur qui jouxte l'amphithéâtre.

Le drame est donc notre liberté. C'est ainsi que « Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame »

L'homme glissa la main dans sa besace.

La déflagration eut lieu à 14H47 précises. 

Rentrée
Le meilleur des mondes

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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

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