Bienvenue sur le blog de mes stages et ateliers  d'écriture !

Textes écrits par des participants à mes ateliers et à mes stages d'écriture, manifestations littéraires, concours... 

Dernière publication

Laurent E.
13 mars 2026
Textes d'ateliers

Au fond de nous-mêmes nous désirons tous qu'arrive vite le jour du drame. J'ai compris que j'allais l'épouser le jour où j'ai rencontré sa mère. Une femme veuve discrète et introvertie. Une première observation qui me laissait entrevoir ce que sa fille pourrait devenir. Elle m'a serré la main trop l...

Derniers commentaires

Invité - Jean-François D
17 mars 2026
subtilement glaçant!
Invité - Laurent Espin
15 mars 2026
Merci Delphine pour ton message, il m’encourage beaucoup à continuer d’écrire. J’espère qu...

Derniers articles de mon blog : conseils d'écriture, exemples, bibliographies, mes textes...

06 mars 2026
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Jacques Villon, Portrait de J.L.B. Temporalité et écriture La littérature, le roman en particulier, peuvent raconter des vies entières en quelques pages et, même si l’auteur se donne des centaines ou des milliers de pages, il lui  faudra choisir, sélectionner et se centrer sur certains moments qui lui semblent représentatifs ou nécessaires à son récit. Pour passer de l'un à l'autre  de ces temps "racontés", la narration effectue un « saut » et il existe plusieurs façons de le concevoir et de l'articuler au récit, ces différentes options narratives, ces diverses façons de passer d'un temps à l'autre se distinguent notamment par leur rapport au tout, à la totalité de l'histoire, à sa suite temporelle complète.     L’ellipse : maintien d’une chronologie lisible Ces sauts, quand ils sont faits en reliant entre eux les moments racontés, s'appellent des ellipses.     L'ellipse omet, "saute" une portion de temps, d’action, mais elle le fait dans un cadre temporel qui reste globalement ordonné et repérable. Le texte fournit pour cela des indices (adverbes, dates, saisons, âges des personnages,  données temporelles, un court résumé de ce qui s’est passé entretemps etc.) qui indiquent au lecteur la suppression d’un segment de l’histoire et lui permettent de situer mentalement l’ellipse dans une chronologie comme le « Quelques mois plus tard… » de Patrick Modiano dans  Rue des boutiques obscures.   Même quand l’ellipse est brutale  : « Seize ans plus tard. » écrit Victor Hugo, elle sous-entend une temporalité repérable.   Les différents moments du texte ainsi réunis par l’ellipse ne sont donc pas des fragments autonomes : ils restent des moments d’une même chaîne causale et chronologique séparés par un moment sous-entendu: le temps manquant existe dans l’histoire, il est évoqué, affirmé comme non raconté. Le lecteur perçoit une continuité partiellement énigmatique ou laissée dans l’ombre, mais encadrée et située clairement. L’ellipse ne fragmente donc pas le texte : elle est un outil qui permet de condenser le récit.   Les fragments, des segments autonomes L'ellipse situe l'extrait par rapport à la totalité, au minimum par rapport à l'extrait précédent, comme un morceau d'un puzzle se présente en tant que partie d'un tout.   Le fragment refuse cette référence, il se présente comme un tout séparé. Il laisse les moments absents totalement dans l’ombre, sans repère temporel pour les situer les uns par rapport aux autres, le récit n’est plus simplement discontinu, mais fragmenté. Le lien peut être fait, ou pas, par le lecteur, mais la totalité devient une référence floue, très allusive ou indirecte. Il n'y a plus de référence à une temporalité repérable que l'on pourrait reconstituer.     Exemple d'écriture fragmentaire hors fiction dans Les Ombres errantes de Pascal Quignard, ouvrage composé d’une succession de fragments méditatifs. « Lire, c’est quitter le monde visible.Celui qui ouvre un livre se retire.Il abandonne le bruit commun pour une voix silencieuse.La lecture est une solitude partagée avec un mort.  Dans les livres, les morts parlent aux vivants.La voix qui vient de la page n’appartient plus à personne.Elle a traversé le temps.C’est une parole sauvée de l’oubli. »   Exemple dans la fiction dans Les Vagues de Virginia Woolf, ce roman est composé de monologues successifs de différents personnages, sans transition narrative. Chaque prise de parole forme un fragment autonome. Fragment 1 : monologue de Bernard« Les feuilles tombent ; les feuilles tombent sans cesse.J’erre dans les rues de Londres, inventant des histoires.Chaque visage que je croise devient le début d’un récit.Pourtant, au moment où je veux saisir ces histoires, elles s’évanouissent. »Fragment 2 qui enchaine  : monologue de Susan« J’aime les champs humides et les odeurs de l’étable.Ici, la terre est solide sous mes pieds.Les villes me troublent ; leurs voix se croisent sans repos.Je préfère le rythme lent des saisons et le pas régulier des bêtes. »   L'idée de fragment se retrouve à tous les niveaux du texte :  Au niveau d'éléments temporels séparés, non reliés par une ellipse, le fragment concerne la chronologie,  le temps est coupé. Il peut être  ponctuel, réversible, ou suspendu ; le temps fragmenté ne s’écoule pas vraiment. Au niveau stylistique, la fragmentation se fait essentiellement par des phrases sont juxtaposées. En ce qui concerne la construction globale, la fragmentation se fait au travers de matériaux hétérogènes sans marqueurs logiques ou causaux explicites. Les parties séparées se suivent avec une relation qui  peut rester flottante ou associative et qui relève davantage de la résonance, de l’écho, de la juxtaposition, de la variation ou de la contradiction que de la succession ordonnée. Contrairement au montage ou à la construction classique, les fragments ne sont pas nécessairement organisés en système. Le mot qui caractérise le mieux  le fragment, c'est l'autonomie. Le fragment est un texte bref mais complet. On parle alors de texte fragmentaire, de narration éclatée, d'écriture discontinue.   Dans sa forme la plus radicale (Blanchot, Cioran tardif, certaines proses de Jabès, Handke dans Le Malheur sans désirs, ou encore Pascal Quignard), le fragment ne se situe pas dans une hiérarchie et leur ordre peut être modifié sans détruire l'ensemble ou sans que l'on puisse y voir une faille par rapport à une hiérarchie narrative. Cette déconstruction de l'idée de totalité et d'ordre est parfois désignée comme  le « non-lien » ou le « rapport sans rapport » (Blanchot). Le fragment a été inauguré par Friedrich Schlegel et la tradition romantique. « La littérature est le fragment de tous les fragments » a pu écrire Goethe. Le fragment n’est pas un morceau d’un tout, mais une forme ouverte. On peut parler aussi d'une poétique différente de celle de l'ellipse : d'une tentation ou d'une recherche de l’inachèvement.   Fragmentation, concentration, condensation L'expression « écriture fragmentaire » peut recouvrir des formes différentes qu'on ne peut simplement assimiler et résumer par l'idée de discontinuité. La « fragmentation » n’est pas un procédé unique, mais une famille de formes de ruptures selon le niveau et le type d'autonomie recherchés.   Il faut rappeler que de nombreux textes, notamment contemporains, utilisent à la fois l'ellipse temporelle et une forme de fragmentation dans des orientations multiples. La frontière ellipse / fragment (et c'est le propre de toute notion littéraire, nous ne sommes pas en mathématique...) devient parfois poreuse.  On peut citer dans le domaine poétique René Char avec des fragments très autonomes, mais parfois une thématique de la Résistance ou une chronologie émotionnelle diffuse les relie subtilement. Et dans l'autofiction : Annie Ernaux, dans certains livres comme Les Années, mélange écriture fragmentaire et ellipses temporelles très marquées avec une chronologie historique quand même lisible.   Notons égalment que l'écriture fragmentaire peut aussi se marquer, non par l'absence de repère mais par une proportion texte/totalité. Raconter une existence humaine en quelques paragraphes séparés, même avec quelques indications, procède du fragment. Trop de choses manquent pour que la perception de la discontinuité, du vide, ne prime pas sur celle d'une totalité.  On peut placer dans cette catégorie le livre «Roland Barthes par Roland Barthes », une biographie que l'auteur veiut "éclatée" en chapitres comment autant de fragments de vie avec comme incipit, par exemple : Au moment du premier cri… Au tableau noir… La première fois qu…. A trente ans…  La dernière fois qu… A son dernier instant…   Les repères temporels sont là, mais la chronologie complète s'estompe au profit d'instantanés qui, certes renvoie à l'idée de biographie, mais celle-ci, largement absente, ne peut qu'être très partiellement reconstituée.   Beaucoup de textes ne sont pas fragmentés au sens de complètement décousus et composés de morceaux sans liens explicites, mais la façon de raconter par de menus éléments, des micro scènes pour évoquer un temps très long, laissant tout le reste dans l'ombre sont tellement concentrés, condensés qu'ils donnent une impression de fragmentation malgré les ellipses et repères. Exemple d' écriture ellpitique, concentrée jusqu'au fragmentaire et pourtant très évocatrice : "À dix-huit ans, Pierre quitta la maison campagnarde où il était né. Au moment précis où il s’en alla, sa vieille mère infirme était dans Ie lit de la chambre bleue dans laquelle il y avait le daguerréotype de son père, des plumes de paon dans un vase, et une pendule représentant Paul et Virginie, et qui indiquait trois heures. Dans la cour, sous le figuier, son grand-père se reposait. Dans le jardin, il y avait sa fiancée, des roses et des poiriers luisants. Pierre alla gagner sa vie, dans un pays où il y avait des nègres, des perroquets, des caoutchoucs, de la mélasse, des fièvres et des serpents. Il y demeura trente ans. Au moment précis où il revint dans la maison campagnarde où il était né, la chambre bleue était devenue blanche, sa mère reposait au sein de Dieu, Ie portrait de son père n’était plus là, et les plumes du paon et le vase avaient disparu. Un objet quelconque remplaçait la pendule. Dans la cour, sous le figuier où son défunt grand-père se reposa, il y avait des écuelles cassées et une pauvre poule malade. Dans le jardin de roses et de poiriers luisants où fut sa fiancée, iI y avait une vieille dame. L’histoire ne dit pas qui elle était." Francis Jammes, Le Roman du lièvre (1922)    Fragmentation, continuité... modernité ?  Au-delà du constat et de la nécessaire définition des termes, le choix de la fragmentation, par opposition à la continuité et sa construction, est une manière de se positionner par rapport à des questionnements de notre époque. La pratique du fragment correspond à un désir de coller ou d'exprimer sa dimension nettement discontinue, fragmentée, mais aussi, plus largement, de se placer dans une posture réfractaire à toute tentative de donner un sens global et universel au monde. L'écriture fragmentaire refuse, de façon plus ou moins marquée et consciente, toute idée de "réalité" autre que dispersée, éclatée, réalité décousue, insaisissable dont le discours continu et logique ne serait plus apte à rendre compte.    Une sorte d’évidence entoure la notion de fragmentation dans l’art contemporain. En effet, dans une large part de la création contemporaine, règne le subjectif, le partiel, le relatif. En peinture, le glacis, le tableau construit ont laissé place, par exemple,  au collage, en art plastique, la sculpture a laissé place à l’installation.   Il n’est donc pas étonnant de retrouver cette même tendance dans une partie de la littérature contemporaine. Il s’agit donc de renoncer à la continuité et, comme indiqué plus haut, renoncer à l’envie de tout expliquer, de tout articuler, de préciser les ellipses, d’assurer une continuité temporelle et une continuité des personnages au-delà des trous inévitables du récit.  Continuité temporelle et continuité spatiale sont remises en cause, mais aussi la continuité psychologique des personnages. Le personnage, et, par là, l’être humain, est-il unifié, existe-t-il comme continuité ? Le fragment est une façon de se placer du côté de la réponse négative.   Une partir de ce refus vient aussi de l’idée selon laquelle guider trop précisément le lecteur serait lui imposer une vision du monde dans lequel tout s’enchaîne et s’articule. La discontinuité, en laissant des vides, cherche à laisser plus de place au lecteur, l’auteur renonce à occuper le terrain, le texte s’ouvre, les possibles d'interprétation s’accroissent.   L’écriture fragmentaire correspond aussi à l’envie de ne pas expliquer et de ne pas juger : montrer, raconter et laisser des trous dans le récit, à la limite des incohérences, comme une façon d’écrire sans y toucher, sans s’engager.   La discontinuité se niche donc aussi et peut-être plus souvent encore - comme noté plus haut -  dans le style. Parfois, une histoire précise est racontée dans un style dit blanc, neutre, si minimaliste qu’elle peut être ressentie comme fragmentaire, mais le style n’est pas le sujet de cet article.    Ce qui est intéressant de noter ici, c’est que ce qui se joue au niveau du sens et ce qui se passe au niveau de la forme se rejoignent, s’il n’y a pas - pour l'auteur -  de possibilité de sens dans l'existence humaine, dans la suite des évènements, une discontinuité, une tendance au fragment apparait dans la forme du texte littéraire.    On peut évidemment relier ce retrait de la liaison et parfois même de toute construction à la disparition des grandes idéologies, des grands récits politiques ou religieux qui donnaient sens à l’histoire, remplacées par des objectifs plus modestes.    Dans beaucoup d’analyses du postmodernisme, la fragmentation est ainsi interprétée comme le signe d’un monde où les grands systèmes d’explication se sont effondrés, elle serait le symptôme d'une acceptation de la perte de tout sens global. Toute idée de totalité ou même de direction préférable serait ainsi devenue suspecte. Cette alternative entre, d'un côté, continuité -avec ses ellipses,  ses repères, sa construction, sa cohérence-  /  et, de l'autre, la fragmentation, a donc deux versants : Un versant positif, celui qui cherche à laisser plus de place au lecteur, limiter les explications. Et un second aspect plus contestable, l’absence de sens et, parfois, il faut bien le reconnaitre, le risque d'une facilité : le fragment, le  refus de donner un sens, de proposer une interprétation glisse et élude le travail de construction et de forme.  Et pour conclure, un autre enjeu important de l'écriture par fragments : L’écriture doit-elle être à l’image de la vision contemporaine du monde, se conformant au constat de la perte du sens ?   Ou doit-elle être chercher une voie nouvelle pour, au minimum, interroger cette perte de sens et de cohérence et peut-être, à sa façon, en proposant de nouvelles formes, dépasser l'impasse fragmentaire, et tenter d'y répondre ? C'est dans cette voie qui prend en compte les questionnements contemporains, mais ne se contente pas de les constater, que je place mon travail.      {loadmoduleid 197}  
06 mars 2026
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Pour provoquer et explorer le mouvement du monologue intérieur,  la thématique du mouvement continu est efficace. Ce thème permet d'expérimenter l'idée de flux de conscience. On ne "coupe pas le moteur" ni dans la tête du personnage ni dans le véhicule en mouvement. Le texte retranscrit directement le monologue intérieur comme un "micro branché dans le cerveau". Exemples de textes écrits avec cette proposition : -  Trop fort  -  Départ         {loadmoduleid 197}  
05 mars 2026
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La douleur réveille la nuit et l’esprit étonné s’aperçoit dans le noir. Fantôme, il court, de souvenirs en projets inaudibles. Il croit savoir, croit dire, il flotte. Une flèche le tient loin du repos, au-dessus du corps, il s’agite. Il espère que le temps va passer, qu’il va se délivrer de cette brume lancinante. Il erre, il radote, finit par se tourner, se retourner, cherche, sur le dos, sur le côté… une issue provisoire et déjà condamnée, car la douleur est là, tel un intrus qui frappe à la porte et jamais ne s’arrête, battement régulier, vainqueur et obstiné. Un instant, le sommeil parvient à effacer l’âcreté de ce bruit au creux de la vertèbre ou dans le pli de l’aine et puis le regard cherche, visite l’ombre derrière les rideaux. Un signe de l’aurore, une lueur infime ? Rien.Soudain tout bat plus fort, la nuit se transforme en désert, plus de ligne du temps pour orienter la course. Est-ce minuit, cinq heures ? Plus de frontière, un espace qui s’ouvre sans rien offrir qu’une errance pénible, à l’aveugle dans un océan exténuant. Il faudrait se soulever, saisir à tâtons la boite dans le tiroir et prendre la pilule grise, cette issue provisoire… Mais il faudrait un peu de force et d’oubli, car il n’est pas l’heure. Pas encore. Le long voyage se poursuit entre les eaux de la somnolence et les rochers de l’impatience, le drap est lourd, le matelas rigide, pas de posture pour accoster. L’eau est noire et profonde, pourtant l’on ne peut s’y noyer. On flotte à la recherche du repos. Et puis, venue de nulle part, une lumière glisse, doucement, le long du rideau, une coulée étrangement moite, visqueuse, s’émiette au fil de l’épais coton gris. Dans le lit, le corps, moite lui aussi, se tourne lentement, les yeux accrochés à la triste lumière. Le jour est là, enfin. C’est l’heure autorisée, un peu d’eau, une fraicheur épaisse dans la gorge et la dose qui va tout libérer.Et l’esprit se met à l’écoute. Il sait. Sait qu’il faut patienter.Dans le silence de la grande chambre, une toile de fond adoucit les angles du mur. Le rai de lumière s’amarre tendrement aux draps, s’élève une petite musique, oui, la douleur chantonne, berce, lancine encore un peu son tout petit refrain qui laissera sa trace, après disparition.La longue nuit, traversée de douleur, plane encore comme une odeur de renfermé, le matin se révèle imbibé de combats. Un peu d’humanité se grave, s’enracine dans les spirales du cerveau. Un ensemencement de la douleur dans la chair, ou ensemencement de la chair par la douleur, n’est-ce pas cela que l’on appelle, l’incarnation ?Mais pour l’instant, c’est l’heure de la fuite.Les molécules circulent et l’esprit, aux aguets, reste curieux de voir comment, le serpent, la chose, la brûlure va se métamorphoser.Redeviendra bientôt le petit animal fidèle, le locataire du début, celui qui ne gênait pas trop. Celui à qui l’on n’a pas pu, pourtant, s’habituer. On l’a invité à sa table, pour tenter de l’apprivoiser, et c’est lui qui a choisi le menu, l’a imposé. Un envahisseur, qui tout de même, en guise de loyer, a enseigné, à sa façon, les lois de l’hospitalité. Accueillir avec grâce, les petits renoncements, les grands mouvements de recul vers la résignation joyeuse à la vie serrée entre ses murs. Professeur d’unité du corps et de l’esprit, non plus le roseau pensant, ou la tête régnante, mais la conscience de l’unité, il permet de savoir, à chaque seconde, que le corps tient l’esprit au bout de chaque nerf.Peu à peu, par le sang, la chimie fait son œuvre.Les muscles se détendent, les membres sont plus longs, le dos s’enfonce, le corps s’éloigne, se dégage de l’avalanche, de la longue coulée du chemin de douleur, éboulis d’éperons et de larmes qui glissent, s’étalent dans le lit moins brulant, moins acide, la tension se défait.L’esprit inspecte prudemment, se répand dans le corps, maintenant plus tranquille, dans les os et la chair, labyrinthe piégé. Quoi, plus rien, plus une goutte de souffrance ? Le cerveau étonné se glisse par la porte, il sourit, sans bouger, il jouit de ces riens, se repait de l’absence d’influx, il a bien retenu les leçons de sa fragilité.Sage, prudent, tel un homme averti qui sait qu’il ne faut pas hausser le ton au risque d’éveiller les monstres endormis, le calme est précieux, silence harmonieux qu’un seul mot maladroit pourrait bientôt casser. L’esprit, tout incrédule encore, méfiant, parcourt le corps en toute impunité.Les bras s’ouvrent et le regard s’échappe.Et le moi enfermé accepte la lumière, elle était étrangère, elle se fait gaieté.Le rayon se renforce, efface provisoirement l’usure intérieure et vient même l’envie de se lever, de tirer le rideau, de…Non, surtout ne pas briser d’un geste un peu trop net, le moment du répit !L’immobilité laisse le corps chanter, chanson douce de souffle qui parcourt librement, une chanson d’unité d’un corps silencieux que l’on n’ose pourtant pas appeler à bouger.Peu à peu, dans le jour, maintenant installé, le corps, de nouveau disponible, fidèle, semble soudain possible. Il est là, entier, signale sa présence, en toute innocence et l’évidence d’être là, libre comme là-haut, les nuages défilent, bleus, simples et blancs. Légers. Derrière le plafond, l’esprit flotte s’envole, il pourrait les compter !Il se souvient comme d’un fantôme de la légèreté et du corps silencieux qui répond, fidèle aux attentes, de cette possibilité d’être une tête libre et du corps disponible à toutes ses lubies. Il part au loin, joyeux, se pose sur le calme de la mer apaisée. Sérénité de la dernière vague qui file sur le sable, se défait, se pose sur l’absence de signe, le calme des influx du système nerveux en milliers de repos, en un souffle d’air frais ; la pensée disparaît dans la l’épaisseur du rien. Béatitude de la transparence et des sensations fines comme des chairs d’enfants qu’on ose à peine effleurer.Bonheur de quelques heures ou de quelques minutes.Totalité provisoire. Douce moisson d’éternitéQu’il est doux de s’abandonner !Et de ne pas savoir, encore, qu’à la fin, c’est la pilule grise, la dose de morphine qu’il faudra juguler.             {loadmoduleid 197}  
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Cher Monsieur

livre-prix Atelier Ironie

Nous avons bien reçu votre manuscrit et nous vous remercions de l'avoir adressé aux éditions du Vent.

Malgré des qualités indéniables, nous n'avons pas été suffisamment convaincus par votre texte pour vous en proposer une publication.

Bla, bla, bla…bla…bla…bla…

Nous vous prions de croire, Monsieur, à nos regrets ainsi qu'à l'assurance …..et patati etpatata….

17 Avril

Et voilà, encore un refus ! Tu parles de regrets … ! Quelle hypocrisie ! Je le sais bien qu'il a des qualités indéniables mon manuscrit, c'est moi qui l'ai écrit ! Je sais bien que ce n'est pas un texte qui se donne facilement.

Aujourd'hui tout le monde regarde son nombril et s'imagine que délayer ses pleurs et ses miasmes par écrit c'est faire de la littérature, chacun se prend pour le nouveau Proust.

Moi je n'écris pas pour être dans l'air du temps ou pour répondre à ce que l'on attend de moi. J'ai seulement un peu d'exigence envers moi-même et surtout envers La Littérature ! Bien sûr, cela demande au lecteur un peu d'efforts pour entrer dans le texte, cela exige un peu de concentration et d'attention pour ouvrir son esprit à d'autres pensées que la sienne.

Aujourd'hui, tout doit être simple, il faut écrire au présent, faire des phrases courtes, sujet-verbe-complément, pas plus, et surtout pas de polémiques mais de l'émotion à gogo !

Ça dégouline ! Je déteste ça !

Je reconnais que mon texte était peut-être un peu trop dense, trop difficile. Une seule phrase, peu de ponctuation, ça a sans doute été jugé provocateur. Ils n'ont rien compris évidemment, j'ai l'habitude … ! Pourtant d'autres l'ont déjà fait avant moi. Gabriel Garcia Marquez, Virginia Woolf …pas des moindres… ! Je ne me compare pas à eux, mais quand même ! Les éditeurs croient que les lecteurs ne sont pas prêts à ça ! Et après on me reprochera de ne m'adresser qu'à une élite ! Je n'y suis pour rien si je suis en avance, après tout n'est-ce pas la mission de l'écrivain : Eclairer !

Comment faut-il que j'écrive pour être lu ?

Ces refus à chaque fois, c'est d'une humiliation !

19 Avril

C'est Nathalie en voyant ma colère et ma déception qui m'a suggéré de tenir ce journal ; selon elle ça pourrait m'aider à comprendre pourquoi ces refus, parce qu'évidemment

celui-là n'est pas le premier. Je dois en être à 4 ou 5, je ne sais plus. Et elle, elle doit en avoir marre aussi, parce qu'à chaque fois, on y croit tous les deux.

Moi, je m'y vois bien. Dans un tiroir de mon bureau, j'ai déjà le Mont-Blanc pour les signatures dans les librairies. Et puis… je me demande si j'accepterai le Goncourt, je n'ai pas encore tranché. Ça pourrait être vu comme une compromission de plus.

Attention à ne pas aller trop loin !

Elle, Nathalie, elle est plus terre à terre. Ce qu'elle attend, c'est le fric que ça va rapporter, je sais qu'elle en a marre de notre deux-pièces, elle me le répète assez souvent.

Je ne l'écoute pas toujours, mais là, je l'ai fait. Elle a peut-être raison, on verra bien.

Et puis, écrire un journal, c'est pas trop difficile, les mots viennent tout seul, j'ai pas besoin de me torturer à chercher un sujet puisque le sujet c'est moi.

Je pourrais peut-être le publier ensuite, c'est la mode aujourd'hui de publier son journal d'écriture, les notes qu'on prend, les ratures, les réflexions qui montrent les difficultés de la création.

C'est une bonne idée à garder dans un coin de ma tête, parce qu'en ce moment je me sens un peu à sec.

23 Avril

Rien écrit depuis 4 jours. Rien. Vacances de Pâques obligent. Une semaine dans la famille de Nathalie, à la campagne, je pensais que ça allait être bon pour mon inspiration, le silence, l'air pur, les balades en forêt, mais non, des mômes partout excités à la perspective de se goinfrer de chocolats, discussions genre café du commerce avec le beau-frère…les éternelles allusions de la belle-mère qui a très envie d'être grand-mère…

Pitié !

24 Avril

Mes ambitions sont ailleurs. Personne ne comprend vraiment ce que c'est que de sentir qu'on porte une œuvre en soi et de ne pas être reconnu, de ne pas être compris !

Ce que je veux c'est partager ma vision du monde avec mes lecteurs, il ne s'agit pas de faire un essai, je ne suis ni sociologue ni philosophe, mais je veux transcender le réel, que mon œuvre reflète métaphoriquement la décadence de la société.

Notre monde vacille. Tout s'effondre. Nous vivons dans un champ de ruines, le précipice est là et nous ne le voyons pas. Comment raconter ce chaos ? Quel sujet ? Sous quel angle ?

Une catastrophe écologique, ça a déjà été fait ! Les villes désertes pendant le Covid, miroirs de nos intérieurs abandonnés, c'est peut-être pas mal… A voir !

Et l'écriture ? Mon intuition me dit qu'il faut qu'elle soit chaotique elle aussi. Pour l'instant je ne sais pas trop ce que ça veut dire mais je me comprends et ça me plait !

Je dois être dans la subtilité, plus modeste aussi peut-être !

Je me sens comme un lanceur d'alerte.

26 Avril

Je viens de lire un livre qui s'appelle « Regarde les lumières, mon amour », je me souviens plus du nom de l'autrice, (c'est comme ça qu'on dit maintenant !). Je m'attendais à une belle histoire d'amour qui allait me faire du bien et puis, pas du tout ! Le livre se passe dans le supermarché dans lequel cette femme fait ses courses, elle observe les gens, ce qu'il y a dans les rayons, ce qu'ils achètent et elle en tire des réflexions sur notre époque, je ne m'attendais pas à ça ! Choisir un supermarché comme sujet de roman, c'est gonflé ! …Moi j'aurai pas osé, mais c'est peut-être là que je me trompe !

En cherchant sur Wikipédia j'ai vu qu'elle s'appelait Annie Ernaux et qu'en plus elle avait eu le prix Nobel de littérature il y a quelques temps.

Ça m'a un peu estomaqué !

Et pourquoi je ferais pas pareil ? M'inspirer de la vie des gens, des vrais gens !

Je pourrais choisir un lieu, m'y rendre régulièrement et rendre compte de mes observations comme un entomologiste. Le tram, la salle d'attente, le marché… ? ou bien un fait divers, y'en a bien assez, j'ai le choix !

Mais, si Annie je ne sais plus quoi, elle a fait ça, c'est peut-être aussi parce qu'elle n'avait plus d'inspiration !

Heureusement, j'en suis pas encore là !

28 Avril

Nathalie, elle voudrait que je reprenne le boulot, je sens que ça l'énerve de me voir à mon bureau quand elle rentre le soir. Aussitôt elle se précipite pour ouvrir les fenêtres à cause de la fumée. Elle est un peu maniaque ! Après elle râle parce que j'ai pas fait les courses, parce que la pièce est en désordre, parce que j'ai pas mis le lave-vaisselle en route…en fait elle râle tout le temps…Elle ne sait pas la chance qu'elle a de vivre avec quelqu'un qui a du talent, avec quelqu'un qui va lui permettre de s'élever un peu, parce que pour l'instant en dehors de son salon, de ses clientes et de ses magazines, elle, y'a pas grand-chose qui la transcende ! J'en connais qui aimeraient bien être à sa place !

Mais quand on en sera à 10.000 exemplaires vendus, on verra si elle continue de râler.

C'est vrai que j'ai arrêté de travailler il y a quelques mois. Au boulot je perdais le contact avec mon inspiration, mais comment faire autrement ? Elle voulait pas que j'arrête, elle criait On va pas s'en sortir !Pour elle y'a que le fric qui compte ! Mais j'ai été patient et après beaucoup de discussions, elle a fini par être d'accord.

Et maintenant, les reproches !

Nous les artistes, on est des êtres fragiles, on a besoin de soutien, d'encouragements, personne ne sait à quel point on doute de nous, personne ne sait combien c'est dur d'entendre trop souvent une petite voix qui répète en boucles qu'on va pas y arriver alors qu'on sait que notre seule façon d'être au monde c'est Ecrire !

29 Avril

Ce matin, dans le tram pour aller chez le dentiste, je regardais les gens se bousculer, monter, descendre, s'installer avec leur cabas, leur téléphone, leurs gosses, faut voir l'air qu'ils ont les gens, fatigué, triste, ailleurs, vieux, les gamins excités, mal-élevés, les conversations à voix haute…Et tout d'un coup, j'ai eu un déclic, mon terrain d'observation je l'avais devant moi, ça a été comme une illumination, je vais partir du réel moi aussi, sauf que moi, mon réel ça va être les gens, je vais faire leur portrait sur le vif, le portrait des figures du chaos, l'incarnation de la médiocrité !

J'ai pris quelques notes :

Une femme regarde une vidéo de chat en riant alors que pendant ce temps les glaciers et nos consciences s'évaporent. Décadence contemporaine

Le dos courbé, le visage aspiré par les rectangles lumineux, chacun scrolle à la recherche de celui qui lui dira quoi penser et quel masque choisir. Médiocrité générale.

Le silence fait peur. Nous ne sommes plus que quelques-uns à penser encore. Lucidité tragique.

Evidemment ce sont des bribes… mais c'est un bon début… on sent qu'il y a une pensée derrière, ça a de la profondeur !

J'ai enfin trouvé le sujet à la hauteur de mon ambition …et de mon talent !

J'ai déjà le titre : La Nouvelle Comédie Humaine !

3 Mai

C'était trop beau ! Depuis que j'ai trouvé mon sujet, c'est le black-out total ! C'est peut-être l'ampleur de la tâche qui me fait peur !

Je suis à sec, plus rien, pas un mot.

Faut dire qu'hier et avant-hier j'ai été réquisitionné pour aider le beau-frère à déménager, « Puisque tu ne travailles pas, tu pourras venir nous aider… ?». Pour eux, je m'amuse, je gribouille… Ce que je fais c'est pas un travail.

Et ça fait 4 jours que je passe mon temps à contempler mon ordinateur. Je reste des heures à remuer, touiller, mélanger un tas d'idées toutes plus importantes les unes que les autres sans arriver à me lancer. Je n'arrive pas à développer, je ne vais quand même pas passer mes journées dans le tram, ça va paraitre suspect à force…

5 Mai

Nathalie m'a posé un ultimatum. J'ai 6 mois pour avoir un contrat avec un éditeur ou un boulot, sinon elle s'en va !

8 mai

Nathalie n'osera pas me quitter, sa menace ne me fait pas peur, sans moi elle n'arriverait pas à grand-chose, la pauvre petite.

9 Mai

Je ne sais pas pourquoi mais en ce moment, je suis à deux doigts de tout envoyer promener, mes ambitions, mon projet, la Littérature ! Je donnerais tout au monde pour ne pas me trouver devant cet écran, dans ce bureau qui relève plutôt de la chambre de tortures que du cabinet d'écriture. Plusieurs semaines que ça dure, je ne m'en sors pas.

Ecran blanc.

Je me demande comment ils font, les autres, j'en connais qui font allègrement leurs 1000 caractères par jour, moi je ne suis pas dans cette catégorie. Pour faire une phrase dont je n'ai pas honte, je dois arracher les mots un par un à mon pauvre cerveau, y'a des périodes comme ça !

Et du coup j'ai pensé à Sartre ! Avec Simone ils écrivaient dans les cafés, au milieu du va et vient des gens, des conversations, de la vie quoi ! Pourquoi pas essayer… Changer d'ambiance ça peut être bien ! Je ne supporte plus l'appartement avec ses odeurs de chou-fleur et Nathalie qui me fait la gueule ! Changer de lieu, ça me ferait des vacances !

15 Mai

Qui a dit : « Il faut écrire parmi les hommes » ?

Depuis quelques jours, je me suis installé au Café de la Mairie, bien au fond pour être plus tranquille. C'est sûr que c'est pas la même ambiance qu'aux Deux Magots, ici la télé est allumée en permanence, les gens parlent fort, s'engueulent souvent à propos de tout, le tiercé, le foot, la politique …C'est pas simple pour se concentrer, moi qui voulait du changement, je suis servi mais j'ai quand même un peu de mal, avec le bruit. En plus, toutes les heures le serveur revient pour que je renouvelle ma commande, je suis abruti de café, je ne dors plus, je m'énerve pour un rien. Je ne sais pas si je vais tenir bien longtemps !

Il y a quelques années j'avais essayé la recette d'Amélie Nothomb, le champagne, ça m'avait coûté une fortune et ça n'avait rien donné de concluant. Le seul avantage c'était l'euphorie dans laquelle ça me mettait, Nathalie était plutôt contente, mais pour écrire, rien, nada.

20 Mai

Au café, depuis quelques jours, y'a un type qui me regarde bizarrement, il se met toujours à la même place, gourmette et chaîne apparemment en or, montre connectée, pas tout à fait mon style, mais sa curiosité me flatte un peu, il est là chaque matin devant son p'tit blanc et ne me quitte pas des yeux. C'est au point que nous avons fini par nous saluer en arrivant.

Et puis ce matin il s'est approché, m'a demandé s'il pouvait s'asseoir, ce que je fais l'intéresse. Est-ce que je suis vraiment un écrivain ? Quel genre de livre j'écris ? Est-ce que j'ai déjà publié ? J'étais un peu déconcerté par sa démarche et en même temps assez honoré de voir qu'il avait très vite reconnu l'écrivain en moi.

Ne sachant pas à qui j'avais à faire, prudent, je lui dis que j'avais des textes en attente de publication, que l'écriture était toute ma vie, que j'avais un projet en cours mais que j'étais pour l'instant confronté à celle que j'appelais ma pire ennemie, la page blanche ! Ce qui était selon moi, le lot de tous les grands écrivains !

Il avait l'air très intéressé.

Il me dit qu'il était influenceur sur Instagram, coach de vie et expert en développement personnel, qu'il avait lui aussi un grand projet. Il voulait changer des vies, révéler des âmes et écrire tout ça dans un livre, il était sûr que ça marcherait !

J'ai mis un moment à saisir pourquoi il me racontait tout ça et puis j'ai compris … !

Il ne pouvait pas l'écrire seul, il lui fallait un vrai écrivain, quelqu'un qui maitrisait l'orthographe, la syntaxe et tous ces trucs-là comme il disait. C'est en allant faire son tiercé qu'il m'avait repéré, je lui avais donné l'impression d'être un gars sérieux.

Je n'arrivais pas à réaliser vraiment ce que cela signifiait ! J'avais l'impression qu'il parlait à quelqu'un d'autre ! Il m'avait pris pour un écrivaillon que l'on paye à la ligne, un scribouillard de feel-good. Il n'avait pas mesuré à qui il s'adressait.

Comment une idée pareille avait pu germer dans la tête de quelqu'un qui venait d'une autre planète. Quel rapport avec moi ? avec la Littérature !

Je me sentais humilié, déshonoré.

Je me suis levé, j'ai fermé mon ordinateur et en le regardant froidement, je lui dis que je ne mettrai jamais mon talent au service de quelqu'un d'autre, qu'il ne serait jamais question que je sois le nègre de quelqu'un ou pour être politiquement correct le prête-plume, le sous-traitant, l'écrivain fantôme, le soutier de la littérature ! Jamais ! Je n'allais pas me prostituer, je suis un écrivain moi, mes livres je les écris avec mon cœur, avec mon sang !

Il s'est figé, surpris, ne s'attendant sans doute pas à cette réponse, mais il s'est vite repris et me dit que c'était normal que j'ai besoin de réfléchir, qu'il me donnait quand même ses coordonnées sur Instagram et que j'aurai qu'à lui mettre un message quand je serai prêt. Il semblait assez sûr de lui !

Je quittai le café la tête haute mais pour la première fois depuis très longtemps j'avais envie de pleurer !

22 Mai

J'ai fait la bêtise d'en parler à Nathalie en rentrant à la maison. J'ai vu avec surprise qu'elle connaissait bien ce genre de littérature, elle était intarissable sur le sujet, trop contente de parler de choses que je ne connaissais pas. J'ai eu droit à tout : le yoga tantrique, la méditation en pleine conscience, le cri primal, les mantras, l'immersion dans le froid afin de se reconnecter avec les autres…et j'en passe !

La méthode Coué, oui ! Le bonheur à tout prix !

Et elle a commencé à me tanner pour que j'accepte la proposition de mon coach de bistrot. Elle était tout excitée, comme si elle avait enfin l'autorisation de jouer sur mon terrain ! Ça sera formidable, tu vas enfin écrire quelque chose d'intéressant, d'utile et puis c'est sûr, ça va se vendre !

La totale quoi ! Si j'avais des doutes sur ce qu'elle pensait de moi, là, j'étais servi !

Mais je m'efforçais de ne pas réagir, droit dans mes bottes et fidèle à mes convictions.

La Littérature avant tout !

25 Mai

Nathalie revient à la charge pratiquement tous les jours, elle me saoule avec ce type, elle voudrait le rencontrer pour qu'il lui parle de sa philosophie, de sa méthode et de la manière dont il envisage notre collaboration, financièrement surtout.

La voilà qui se transforme en agent littéraire maintenant, j'aurais tout vu !

Et quand j'ai poussé un coup de gueule pour qu'elle me fiche la paix avec ça, elle m'a rappelé son ultimatum et me dit que ça tenait toujours.

Je n'ai pas répondu.

Avec tout ça, ma Nouvelle Comédie Humaine est bien loin. Ce type m'a complètement perturbé avec sa proposition, je ne sais plus où j'en suis.

28 Mai

Nathalie a rencontré le coach, il est génial, elle s'est beaucoup retrouvée dans sa manière de voir la vie, c'est une chance pour nous deux cette rencontre, j'ai enfin trouvé du travail et je pourrais en même temps profiter de ses conseils, ce qui n'était pas de trop !

Plus rien ne la retenait !

29 Mai

J'ai passé la nuit à peser les deux scénarios !

Je me lance là-dedans, je trahis mes maîtres, Balzac, Schmidt, Foenkinos, Pancol et j'insulte tout ce que j'aime dans la Littérature ou bien je me dis que ce sera temporaire, histoire de se refaire un peu financièrement, de payer nos dettes et de s'offrir un appartement.

Je suis en plein dilemme cornélien !

12 Juin

Nathalie a décidé pour moi. Je n'ai pas eu le choix.

Ça fait déjà 2 semaines que nous avons eu notre première réunion de travail.

Avec Jonathan je suis entré dans le monde des algorithmes ! Ce qui compte pour lui ce n'est pas écrire pour être lu, mais écrire pour vendre.

Ce que je dois écrire, ce sont des stories qui doivent obtenir un score élevé. Il faut des mots chocs, émotionnels surtout, et que ça percute… En fait, il n'a rien à raconter, ce qu'il veut c'est avoir des abonnés sur Instagram et le plus de followers possibles, c'est ça qui paye.

J'apprends à ravaler ma dignité.

Je me résigne en intégrant ses délires dans un style accessible, fluide, séduisant. Beaucoup de superlatifs et de points d'exclamations.

J'enrobe ! j'enjolive ! ça lui plait et ça marche ! Comme il dit, Pas de mental ! Rester dans la vibration !

Il parait qu'à chaque publication sur Insta, les commentaires sont tous plus élogieux les uns que les autres. Merci Jonathan, tu as changé ma life ! Le nombre de followers augmente et le tiroir-caisse n'arrête pas de sonner.

19 Juin

Chaque jour il m'envoie des notes vocales, souvent à 3h du matin, d'un souffle inspiré il me parle de ses visions astrales, de ses vibrations qui doivent aider les chakras du lecteur à s'ouvrir.J'essaie de proposer de vraies idées, de tenter quelques résistances stylistiques, une métaphore un peu fine, une tournure ironique, un peu de deuxième degré mais lui réagit tout de suite : On est pas là pour faire du Proust, on est là pour changer la vie !

J'ai dû renoncer !

Il peut aussi choisir une citation sur Pinterest et me demander d'en faire le narratif, comme il dit. Je ne suis pas sûr qu'il sache ce que ça veut dire, mais à moi de transformer ces truismes en révélations !

Hier c'est la phrase Souris à la vie et la vie te sourira ! qui l'a impacté !

Voilà ce que j'en ai fait :

La vie n'est pas un long fleuve tranquille !

Quand tu es fatigué, que tu vois tout en noir, que tu n'en peux plus :

Oublie ton égo !Place-toi hors de ton mental ! Sois dans le moment présent ! Totalement !

Et mets en pratique le feed-back facial (comme je l'ai expliqué dans mon post du 14 Juin).

Tu verras, le sourire a des effets magiques. Il t'aidera à te reconnecter avec ton moi profond avec tes vibrations intérieures. Ta vie elle-même sera une vibration. Tu te sentiras réaligné et ton sourire pourra accueillir un autre sourire.

Souris à la vie, elle te sourira.

Je me surprends moi-même !

22 Juin

Hier j'ai ouvert le fichier de La Nouvelle Comédie Humaine, ça m'a fait drôle de me lire, même si ce n'était que quelques notes. Mes phrases me semblaient lourdes, manquaient d'impact, d'intensité ; sur le moment j'ai eu envie de rajouter quelques points d'exclamations et puis je me suis vu !

C'est moi le scribouillard de feel-good maintenant. C'est pathétique ce que je suis devenu !

14 Septembre

Je n'arrive pas à y croire ! Jonathan a réussi à faire éditer les textes et le livre vient de recevoir le prix Good-Life du Développement Personnel 2025.

Je ne sais pas qui est l'imposteur dans cette histoire !Je suis publié mais à quel prix ! Il n'y a que moi qui connait le véritable auteur de ce livre, l'autre imbécile se pavane comme un coq sur la scène le trophée dans les mains !

J'avais sans doute des rêves trop grands.

Je ne suis pas un écrivain, je ne fais que vendre des illusions avec des phrases courtes.

Ça a le mérite de procurer une forme de paix. Les virements tombent régulièrement.Nathalie est heureuse, elle a enfin son appartement avec vue sur le parc

C'est mieux que rien !

Camille L.

14 Juin 2025 

Nombril
Les bijoux de famille
 

Commentaires 1

Invité - Claire Pasquié le jeudi 4 septembre 2025 16:25

Ça été un plaisir de lire ce journal. J'en ai beaucoup aimé le ton rempli d'humour. La critique de notre société est menée avec finesse car l'ironie est percutante sans être méchante. Percuter avec légèreté n'est pas si simple ! Ironie envers les philosophies ambiantes, les modes littéraires, mais ironie aussi envers soi-même. Nos ambitions, nos faiblesses, nos tentations, nos doutes sont subtilement pointés du doigt. Si bien qu'un célèbre adage de l'Ecclésiaste m'est aussitôt venu à l'esprit après le point final, "Vanité des vanités, tout est vanité". Eh oui, il nous faut affronter la réalité et cependant garder l'espérance. Et la joie d'écrire !

Ça été un plaisir de lire ce journal. J'en ai beaucoup aimé le ton rempli d'humour. La critique de notre société est menée avec finesse car l'ironie est percutante sans être méchante. Percuter avec légèreté n'est pas si simple ! Ironie envers les philosophies ambiantes, les modes littéraires, mais ironie aussi envers soi-même. Nos ambitions, nos faiblesses, nos tentations, nos doutes sont subtilement pointés du doigt. Si bien qu'un célèbre adage de l'Ecclésiaste m'est aussitôt venu à l'esprit après le point final, "Vanité des vanités, tout est vanité". Eh oui, il nous faut affronter la réalité et cependant garder l'espérance. Et la joie d'écrire !
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"Si vous avez quelque chose à dire, tout ce que vous pensez que personne n'a dit avant, vous devez le ressentir si désespérément que vous trouverez un moyen de le dire que personne n'a jamais trouvé avant, de sorte que la chose que vous avez à dire et la façon de le dire se mélangent comme une seule matière - aussi indissolublement que si elles ont été conçus ensemble."  F. Scott Fitzgerald

"Le romancier habite les seuils, sa tâche est de faire circuler librement le dedans et le dehors, l'éternité et l'instant, le désespoir et l'allégresse."  Yvon Rivard

" La vie procède toujours par couples d’oppositions. C’est seulement de la place du romancier, centre de la construction, que tout cesse d’être perçu contradictoirement et prend ainsi son sens."  Raymond Abellio

"Certains artistes sont les témoins de leur époque, d’autres en sont les symptômes."  Michel Castanier, Être

"Les grandes routes sont stériles." Lamennais 

"Un livre doit remuer les plaies. En provoquer, même. Un livre doit être un danger." Cioran

"J'écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l'aventure d'être en vie."Henri Michaux

"La littérature n’est ni un passe-temps ni une évasion, mais une façon–peut-être la plus complète et la plus profonde–d’examiner la condition humaine." Ernesto Sábato, L’Ecrivain et la catastrophe

"Le langage est une peau. Je frotte mon langage contre l'autre. " Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux 

 

 

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