6 heures à la pendule de la cuisine. Il boit son café en regardant par la fenêtre. Il pose son bol sur l'évier, met ses bottes, attrape un panier dans l'entrée et sort. Dehors, le chien l'attend, frétille, saute avec des petits jappements et le devance pendant qu'il traverse la cour. Il pousse...
6 heures à la pendule de la cuisine. Il boit son café en regardant par la fenêtre. Il pose son bol sur l'évier, met ses bottes, attrape un panier dans l'entrée et sort.
Dehors, le chien l'attend, frétille, saute avec des petits jappements et le devance pendant qu'il traverse la cour. Il pousse le portail qui résiste, l'attrape des deux mains, le soulève, lui fait enjamber les mottes de terre qui font obstacles, puis le laisse retomber doucement. Il pose son panier et s'arrête un instant devant ses plantations. Couché près du compost, le chien ne le quitte pas des yeux.
C'est un petit jardin bien ordonné, quelques plants de tomates, des haricots qui grimpent le long de tiges de bambous, à leurs pieds des fraisiers qui recouvrent le sol. Derrière le romarin et le persil, les tâches jaunes et rouges des dahlias sur fond de verdure.
Il marche lentement entre les rangées, le dos légèrement courbé, son panier à la main ; en passant, il relève une tige, tasse la terre autour d'un plant. Au fond du panier, il prend le sécateur, coupe les gourmands des tomates, puis soulève les feuilles et en les tournant délicatement, détache de leur tige les plus rouges et les met l'une après l'autre dans son panier.
Il s'arrête devant un carré de terre fraichement retourné, se baisse avec difficulté et saisit quelques mauvaises herbes ; ses doigts tirent, la terre résiste un instant puis cède. Il rassemble les herbes en un petit tas sur le côté.
Il retourne près de l'entrée, va chercher la bêche appuyée sur le grillage et revient la planter dans la terre ; Il appuie du pied pour l'enfoncer, soulève la motte de terre qu'il secoue, saisit la mauvaise herbe et sa racine et les met de côté, puis, il essuie ses mains contre son pantalon et se redresse lentement en se tenant les reins, une grimace sur le visage.
Plus loin, il prend l'arrosoir posé près du robinet, le remplit et le soulève avec précaution, le tenant de ses deux mains. Il verse l'eau au pied des plants, le jet est lent, un peu tremblant ; il penche l'arrosoir, le redresse, avance d'un pas et recommence ; au bout de chaque rangée, il s'arrête pour retrouver son souffle ; dans sa main l'arrosoir tremble de plus en plus et l'eau s'en échappe par secousses sans atteindre sa cible, ses pieds sont trempés.
Il se sent épuisé, Suzanne va se fâcher, il ne devrait pas être là, le docteur a dit que le jardin c'était trop dur pour lui. Maintenant il allait devoir faire attention à son coeur. Une douleur fulgurante lui déchire la poitrine, l'arrosoir tombe par terre et se déverse sur les tomates, il ne voit plus rien, se plie en deux avec un cri de douleur et alors qu'il s'écroule sur la terre fraichement remuée, il entend la voix de Suzanne qui l'appelle : « François, François, où es-tu ? Qu'est-ce que tu fais ? Je croyais que tu ne devais plus aller au jardin… François ! ». Le chien s'approche et se couche près de lui avec des petits gémissements incontrôlés.
II (version inverse de la précédente : en focalisation interne et fin externe)
Comme tous les matins il est debout aux aurores. Près de la fenêtre, sa tasse à café à la main, il regarde le ruban de brume qui ondule et souligne le coteau d'en face, il va faire beau. Il boit son café brûlant, lentement, gorgée après gorgée. C'est le meilleur moment de la journée, il va faire un petit tour avant que la chaleur n'arrive.
Aller au jardin, pour lui c'est comme rendre visite à un ami, prendre de ses nouvelles, s'occuper de lui. Il se sent inutile s'il ne fait rien et en ce moment il y a beaucoup à faire.
Un panier à la main il sort. Le chien le guettait et saute de joie, il s'accroche à ses jambes et l'empêche d'avancer, il sait où ils vont, le chien connait le rituel matinal.
Le portail ne s'ouvre plus très bien, il faut forcer, il va falloir qu'il s'en occupe, sinon un jour il ne pourra plus l'ouvrir du tout. Il embrasse d'un seul regard son jardin, ce n'est pas un grand jardin, mais ça lui suffit, c'est du travail. Il aime cet endroit, c'est chez lui.
Le chien se couche à sa place comme tous les matins.
D'abord les tomates, il fait sauter quelques gourmands d'un petit coup de sécateur et puis, il va bien en ramener quelques-unes, c'est le moment, Suzanne sera contente. Deux, trois, quatre, des grosses, elles sont belles, pas encore touchées par le mildiou, il a de la chance.
Avant de rentrer il cueillera quelques dahlias pour la cuisine, ils sont beaux cette année.
Il passe devant le carré qu'il a préparé il y a quelques jours, déjà les mauvaises herbes sont revenues, il se penche pour les arracher mais aussitôt, ça tire dans sa poitrine. Il va lui falloir la bêche.
Lentement il retourne près de l'entrée, attrape l'outil appuyé sur le grillage et revient vers le carré de terre, il plante la bêche, appuie du pied, soulève la motte de terre avec l'outil et la laisse retomber, la terre est lourde, il s'arrête un instant, essoufflé. Il ne pensait pas que ce serait si dur, une goutte de sueur se fraye un chemin le long de sa joue, dans sa barbe, puis dans son cou, de sa main terreuse il tente de la chasser. Il essuie ses mains sur son pantalon et se redresse douloureusement, une grimace sur le visage.
Il continue. Ça va bien passer ! Ça a toujours passé !
Il prend l'arrosoir près du robinet, le soulève avec précaution et verse l'eau au pied des plants, il l'a trop rempli, sa main tremble, le jet est lent, saccadé. Il penche l'arrosoir, le redresse, avance d'un pas et recommence, ses efforts l'épuisent, il a du mal à retrouver son souffle, la douleur revient. Mais il faut finir, s'il n'arrose pas les plantes vont trop souffrir avec cette chaleur !
Dans sa main l'arrosoir s'agite de plus en plus et l'eau s'en échappe par secousses sans atteindre sa cible, il a les pieds trempés.
L'arrosoir tombe par terre et répand ce qui restait d'eau sur les tomates. L'homme se plie en deux avec un cri de douleur et s'effondre, le visage sur la terre qu'il vient de retourner, la main sur le cœur. On entend une voix qui appelle : « François, François, où es-tu ?Qu'est-ce que tu fais ? je croyais que tu ne devais plus aller au jardin…François ! ».Le chien s'approche en gémissant.